LE PORTAIL DES FILMS
SUR PARIS ET LA REGION ILE-DE-FRANCE

 

Île de France

Mairie de Paris

 

Parcours
Le Paris de Louis Feuillade
par Alain Masson
P130
Les vampires, II (1915)
collection Paris Île-de-France
Selon Feuillade, Paris se développe en deux directions : l'horizontale, qui exprime une géographie sociale, et la verticale, qui nourrit le feuilleton dans l'ombre des souterrains ou l'altitude des toits.


Un espace urbain réinventé
La ville ne se résume pas aux vues inoubliables de rues désertes, filmées sans doute au petit matin dans une luminosité sans ombres. L'ampleur et la durée des plans, l'espace libre font songer à un dessin d'architecte utopiste ; son animation ne gâte point les perspectives d'une cité alors exempte du stationnement des autos. Rares sont les séquences peuplées de passants ou de véhicules qui laissent, comme au début de Fantômas, II, l'ordinaire urbain à lui-même. C'est la règle : les spectateurs populaires auxquels se destinent ces films n'y apparaissent guère, même les quidams, sauf justement à titre de spectateurs, par exemple au Gaumont-Palace (Les vampires, IV, 10'), et pour qu'une bonne ou une employée de banque figure dans l'intrigue, elle doit être un vampire déguisé. Car ce décor vide est aussi celui d'un théâtre propice aux menées les plus étranges : la scène (Fantômas, I ; Les vampires, II) reprend donc volontiers les personnages des criminels, pour le plus grand péril des acteurs qui les incarnent.


Les mondains
Derrière les façades
Les vampires, VII (1915)
La beauté sereine de la ville, cependant, masque des secrets : les façades n'avouent rien. Majestueuse comme un temple, celle d'un hôtel peut cacher un hall minable ; même les bâtiments officiels ne se déclarent pas toujours par leurs signes habituels et au quai des Orfèvres (1er) se substitue à l'occasion un décor d'échafaudages qui permettra l'enlèvement de Juve dans le cabinet du juge d'instruction. Seules les traces de délabrement annoncent parfois l'habitation de gens misérables, toujours suspects. En revanche, les adresses sont toujours d'une précision scrupuleuse. Car, si l'indifférenciation du paysage urbain ignore les classes sociales, celles-ci se distinguent dans leurs intérieurs. C'est une classe de loisir fort peu affairée qui intéresse les criminels : banquiers, aristocrates français ou étrangers, artistes. Ils se meublent à l'ancienne et d'abondance : voici de vastes salons encombrés de bergères et de divans, de luxueuses chambres d'hôtel, d'immenses salles de bal ou des cercles mondains, vus en profondeur, rythmés par leurs voûtes, leurs baies vitrées et leurs multiples entrées. Car la profondeur de champ manifeste le chic, le bonheur visuel : la même architecture gouverne le confortable cabaret du "Gai cagibi" (Les vampires, VII, 8') dont le côté bourgeois n'est marqué que par des nappes à carreaux, la noble galerie où les Mortesaigues reçoivent (Les vampires, V, 26') et le "club élégant" où la "bague qui tue" sera remise à Noirmoutier au début des Vampires, II.

La loge ou le studio partagent, dans une intimité plus étroite, le même décor cossu. Un jeu de miroirs (Vampires, II, 3') souligne le désir de reproduction qui anime Marfa Koutiloff, lorsqu'elle s'apprête à incarner un vampire à la scène, et peut-être sa dangereuse vanité. Dans Fantômas, I, Valgrand guette avec insistance l'image de son double qui prétend être aussi celle du célèbre criminel. Mais la représentation n'offre au beau monde l'illusion d'inclure en son orbite les dangers que pour mieux assurer leur pénétration, et dans les couloirs du théâtre règne bientôt une agitation semblable à celle qui suit, dans ceux des hôtels, l'accomplissement d'un nouveau forfait. Car les riches se laissent envahir. Négligents, compromis par leurs fréquentations imprudentes, niais comme le milliardaire américain Géo Baldwin, ils n'ont d'autre qualité que celle de cible, et leur fortune tient au rang plutôt qu'au mérite. Personne n'incarne mieux que Lady Beltham cette perméabilité du grand monde : ses scrupules moraux ne résistent jamais longtemps à la fascination de Fantômas.


Des intérieurs peu définis
Le fonctionnement unitaire de la société paraît donc mal assuré par la légitimité de l'ordre. Si les intérieurs masculins présentent un aspect plus sévère que les demeures féminines (la plus jolie appartient à la fiancée de Guérande, dans Les vampires, IX, 5'-10'), plus claires, plus gaies, avec leur mobilier plus volontiers Régence, si les bureaux dressés perpendiculairement à l'axe de visée proclament l'autorité des chefs, les lieux de travail évitent d'afficher leur fonction : la rédaction d'un journal (Les vampires, I, 2'), dont on reconnaîtra les boiseries modern style dans l'appartement de Mademoiselle Juliette (Les vampires, IV, 18'), ne diffère guère de la salle où reçoit un costumier (Les vampires, V, 17') ; avec sa décoration art nouveau, le cabinet du directeur paraît presque frivole. Guérande travaille surtout chez lui. Les banquiers, vrais ou faux, règlent leurs affaires au milieu d'un salon. Rares sont les pièces qui expriment un rôle propre : guichets, halls d'hôtel, laboratoires de la police.


Les bas-fonds
Aux bordures de la ville : le péril
Les vampires, X (1915)
Aux mondains s'opposent les "bas-fonds". Ces gens logent en banlieue ou dans les quartiers lointains du Nord-Est, dans des masures ou de moroses galetas. Leurs meubles ? Rares et dépareillés. Ils ne sont pas moins désœuvrés que leurs antagonistes, dont ils se distinguent par le costume : bien qu'ils arborent parfois le même couvre-chef que les bourgeois, melon ou chapeau mou, ils ignorent l'habit et le haut de forme, gardant une prédilection pour la casquette ; les femmes s'habillent plus court et plus voyant que ne l'exige la bienséance mondaine. Les pierreuses hantent Barbès (18e) que Fandor surplombe en voyageant par le métro aérien (Fantômas, II, 2'). Dès l'avenue Junot (5e), l'ordre haussmannien se disloque : virage dans l'aube grise, façade filmée en fuite, chantier, murs de soutien, palissades (Les vampires, X, 10'-16' et 30'). Si Montmartre inquiète, Auteuil (16e) même n'est pas sûr (Fantômas, IV, 22'). Mais c'est un lieu excentré et vague, un monde incertain qu'affectionne la pègre : les fortifs des Vampires (II, 6'), monticules couverts d'herbe rase, à l'horizon desquels se profile un Paris méconnaissable, silhouette chaotique d'immeubles divers, incompatible avec la clarté qui commande la représentation de son centre ; des routes bordées de haies ou de grillages, aux virages déserts, comme celles que découvre une suite de travellings lorsque Moreno quitte le Bois, perché sur l'auto des Vampires (IV, 30'). Cet espace de la canaille promet la pénétration. Aussi est-ce à Bercy (12e) que Fantômas a défié Juve : sur les quais vides, parmi les tonneaux, le fleuve ouvrant l'étendue (Fantômas, II). Toutes les bordures de la ville recèlent le péril.


Le déguisement, intermédiaire entre les classes
Entre classe de loisir et classe dangereuse, nul autre intermédiaire que les criminels, et à leurs trousses les journalistes et les policiers. Les seconds avoisinent le beau monde : bourgeois, l'appartement de Guérande est bien meublé, il a une bonne, à laquelle se substitue bientôt Irma Vep, nouvelle Bécassine (Les vampires, II, 16'). Seul Juve ne semble avoir pour demeure qu'un bureau austère, où l'électricité n'est pas installée. L'établissement d'un échange entre les classes repose d'abord sur le déguisement qu'affectionnent les criminels autant que les défenseurs de la société. Juve devient prolétaire sous l'alias du chiffonnier Cranajour (Fantômas, III). Mazamette change de camp, de métier, de monde. Fantômas se fait indifféremment banquier, détective américain ou groom. Irma Vep sera aussi une employée de banque, Mademoiselle Juliette, dont le statut étonnamment bourgeois lui permet de disposer à son tour d'une bonne. Moreno, qui est à la fois un gandin et un truand, emprunte la personnalité du Spectre après avoir usurpé celle de l'infortuné Métadier (Les vampires, IV). Guérande affecte le style plébéien pour observer un beuglant fréquenté par la racaille (Les vampires, III, 6'-10') : on découvre alors, dans une cave, quelle énergie sensuelle se dépense dans les danses des apaches, chaloupées, frénétiques, déhanchées, si différentes de la décente valse des Mortesaigues et de leurs invités (Les vampires, V, 26') ; ce sont les torsions et les sautillements dont s'amusait Bébé apache. La sensualité des femmes du monde ne transparaît que dans la pâmoison : sur le divan où l'a déposée Fandor, Elizabeth a la tête renversée dans la même position que la princesse Danidoff offrant sa nuque à une empreinte noire (Fantômas, III).


Des souterrains aux toits de la capitale
Les vampires, IX (1915)
Mais c'est par la dimension verticale que se manifeste une étendue unique, riche de passages et d'interstices, de souterrains et de secrets. Les égouts, les cheminées, les façades, les ascenseurs, les puits assurent des accès multiples dans un monde qui paraissait pourtant divisé dans son plan horizontal. Il arrive certes qu'une cloison percée ouvre un appartement chic sur le repaire des voleurs, la caméra filmant les deux à la fois (Les vampires, IV, 5'). Mais c'est par-dessous ou par-dessus le morcellement horizontal que s'exerce le plus souvent le décloisonnement : échange de signaux par le vasistas d'une chambre de bonne, trajet paradoxal de Fandor qui passe par les toits du Palais de Justice (1er) pour arriver sous le Dépôt (Fantômas, III, 27'), invraisemblable arrivée d'Irma Vep et du Grand Julot dans une masure où ils entrent par un puits (Les vampires, III, 37'). Inlassablement les malfaiteurs s'échappent par une trappe ou une bouche d'égout, inlassablement ils s'enfuient par les toits ; son premier vol accompli, Fantômas s'accroupit, descend par l'ascenseur, disparaît en dévalant les marches du perron. Ces enfoncements aboutissent à des lieux étroits et secrets, où garder un trésor et enfermer un otage. Or, avec leurs murs nus en grosses pierres taillées, ces repaires ne diffèrent guère des cellules où la police retient les coupables : c'est par un soupirail que Fantômas s'évade ! Quant à l'échappée sur les toits, elle offre à Feuillade l'occasion de ses plus sublimes vues parisiennes : de subtils contrastes de gris dessinent des formes rectangulaires, créant une unité presque abstraite autour d'un fugitif qui prépare un mauvais coup (Les vampires, IX, 18'-24') ; et quand Irma Vep et son acolyte parcourent la crête des toitures (Les vampires, III, 27'), dominant la tour Saint-Jacques et le Pont-Neuf, l'exactitude de la localisation est parfaite et Paris leur appartient.

Dans l'ombre des souterrains ou dans l'altitude dominatrice se reconstitue ainsi l'unité de la ville morcelée par la géographie sociale. C'est par ses limites et par les aventures qui opposent les forces du bien et du mal que Paris se change en espace intelligible. La société et la sociabilité n'y sont pour rien.


Filmographie sélective
Feuilletons
de Louis Feuillade
fiction, 1913, muet, noir et blanc, 5h32min
de Louis Feuillade
avec Musidora
fiction, 1915, muet, noir et blanc, 6h30min
de Louis Feuillade
fiction, 1921, muet, noir et blanc, 7h
Courts métrages
de Louis Feuillade
1910, 12min
de Louis Feuillade
1911, 11min
de Louis Feuillade
1909, 8min
de Louis Feuillade
1913, 9min
Scénarios
de Romeo Bosetti
1907, 8min
de Romeo Bosetti
1908, 4min
Documentaire
Louis Feuillade, série Encyclopédie du cinéma français
de Claude-Jean Philippe
1978, 26min
"Fantômas" de Louis Feuillade, Analysé par Christophe Gautier, série Cours de cinéma à l'INHA
réalisation Forum des images
retransmission, 2007, couleur, 52min
Bibliographie
Cette liste de livres sélective pourra être complétée par les bibliographies plus complètes de l'ouvrage de Francis Lacassin et le numéro spécial de 1895.



Louis Feuillade, numéro hors-série de la revue 1895, Jacques Champreux et Alain Carou (dir.), A.F.R.H.C., 2000
Louis Feuillade ou l'assurance, in Positif n°489, Petr Kral, Jean-Michel Place, 2001
La petite bourgeoisie dans les œuvres de Louis Feuillade, in Les cahiers de la cinémathèque n°50, François de La Bretèque et Michel Cadé, Cinémathèque française, 1989
Maître des lions et des vampires Louis Feuillade, Francis Lacassin, Pierre Bordas et fils, 1995
En écho
Sur le site du Forum des images
Paris à la Belle Epoque, par Noël Herpe

 

Paris est un roman

 

Alain Masson
Alain Masson appartient au comité de rédaction de la revue Positif. Il est l'auteur de L'image et la parole et du Récit au cinéma.
mars 2003

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